mercredi 22. avril 2026
Disclaimer: Que le lecteur, s’il ose franchir ce seuil, sache que ces pages ne sont ni un éloge, ni une incitation, mais le simple récit d’une expérience intime, trace d’un cheminement où la curiosité se love à la prudence.
Les substances évoquées ici, bien que porteuses de promesses dans les arcanes de la science moderne, restent, aux yeux de la loi française et de bien des nations, des ombres interdites.
Leur usage, hors cadre légal et médical, expose à des périls aussi réels que méconnus : tourments de l’esprit, désordres du corps, ou chutes plus sournoises encore.
Ce témoignage, né d’une quête personnelle de connaissance et de réduction des risques, ne saurait se substituer au jugement éclairé d’un professionnel de santé.
Nos esprits, ainsi que nos vies, dessinent des labyrinthes sans fin. En leurs murs, des entités, éthérées ou incarnées, hantent ces lieux. Parmi eux, perçant ces corridors embrumés, le Minotaure demeure le gardien de ce dédale sombre et froid. Son ontologie est celle d'une cristallisation pure de nos peurs, nos plus insupportables lâchetés, nos colères et nos plus intimes désirs refoulés, que nous nous efforçons de fuir, de ne jamais rencontrer. Malgré tout, certaines plantes ancestrales, que Terence McKenna nomma "La nourriture des Dieux", permettent de défaire toutes chaînes, toutes illusions, de briser un à un les remparts de ces sinistres catacombes sans issue. Confié par une Terre-Mère aimante, pourtant, nos sociétés n'ont eu de cesse que de piller et criminaliser cette nouvelle terre, ces tsunami de liberté.
Nous étions le lendemain de Noel, il était treize heure, et je venais de prendre 2,4g de Psilocybe cubensis PES Amazonian couplé à une dizaine de fèves de cacao. Jusqu'alors, mes seances "macro" n'avaient révélé que des introspections, des sensations de bien-être et de l'hypnagogie mêlées. Là, ma détermination bouillonnante fut de dépasser cet état, et poser clairement l'intention de voir, de mes yeux, les mondes psychédéliques. Pour ça, une dose un peu plus élevée qu'à l'habitude associée au cacao fut, pour moi, une première.
Tout le Set & Setting était respecté: Sauge Blanche, encens, musique douce en fond et autres petits rituels de respect pour cette médecine sacrée furent initiés. Mais, avant de m'installer en position méditative, pensant que j'avais trente minutes devant moi avant de voir arriver les premiers effets, je m'installais devant mon PC et essayais de debugger le thème de VenC pour mon projet de site de curation. Or, moins de quinze minutes plus tard un inhabituel et démentiel cyclone me saisi, et m'happa en son centre. Rien de comparable, cette montée était brutale et vertigineuse. Elle n'épousait aucune droite progressive, mais bien une folle et infinie exponentielle échappant à tout contrôle. Tout mon corps tremblait, non pas pour des considérations pré-convulsives mais parce que son métabolisme affrontait un choc extrême. Je sentais mon flux sanguin, constamment, se déstructurer, s'adapter puis se remodeler. Une sensation de malaise abyssal était omniprésente, dans mon esprit et dans toutes les cellules de mon corps. Un trouble si puissant, si singulier qu'il me faisait ressentir jusqu'au plus profond de mes tripes une glaçante impression de rupture imminente. Même si l'immense fatigue m'intimait l'ordre de m'allonger, j'en étais incapable, tellement l'inconfort saturait toute position, chaque centimètre carré, chaque seconde. Cet insoutenable mal-être m'écartelait de l’intérieur. Le TripKiller et la quantité massive de sucre en poudre ingérés n'avaient aucune action. Rien, strictement rien ne pouvait infléchir ce bulldozer lancé à la vitesse d'un TGV. Le cacao shuntait tout, et ouvrait une voie directe et inoxydable à la déversée colossale de Psilocine en toutes les cellules de mon corps. Brisés en quelques secondes, ces derniers mousquetons de sécurité étaient les maigres armes sensées me protéger de ces infernales limbes.
Alors que, peu à peu, je me sentais, fatalement, sombrer en ce trou noir qui condamne quiconque franchit son horizon, je sentis une main douce et ferme m'extraire de cette tragique vasière, telle une intervention céleste qui, à elle seule, dissipe toute chimère, fait céder les plus sombres ténèbres. Zoë, à plus de huit cent kilomètres de distance, posa les mots simples et justes qui court-circuitérent instantanément cette terreur bouclée. Je ressentais en chacun d'eux un baume, un puissant souffle qui balaya la peur, l'emprisonnement, l'angoisse et l'enfer qui m'étaient, pour des heures, destinés. Sa voix, nûment, venait de me sauver, de me permettre de retrouver la paix, la sérénité et d'entrevoir comment la surprise et l'affolement m'avaient laissé enfanter de si horribles et froides engeances.
Un impérieux conseil résonnait comme un appel de l'âme : sortir le plus vite possible, pour urgemment défocus, de nouveau respirer et trouver un îlot de quiétude verdoyant. Le vernis sombre de ma porte d'entrée, la peinture noire de sa quincaillerie et la manche de mon blouson noir firent qu'au moment où ma main se posait sur la poignée, l’atmosphère basculait en un glauque et obscur théâtre, où les assombrissements prirent une force obsidienne, comme si le niveau de noir était poussée au maximum.
Le ciel était complètement dégagé, le soleil de décembre irradiait ce début d'après-midi, le sol était sec et le thermomètre extérieur affichait moins quatre degrés. Encore tremblant, pris d'états de fatigue massive, de crises nauséeuses pesantes, mes premiers pas sur le trottoir opérèrent comme une petite libération, sous l'air frais, peu à peu, l'oppression s'effaça. A travers les lourds clignements d’œils, quelques minuscules fleurs étincelantes commencèrent à percer l’obscurité de mes paupières. Puis, des traits, des structures complexes émergèrent du néant. A cet instant, je comprenais que ce que je percevais comme des petites fleurs, n'étaient qu'en réalité les croisements de cette ineffable géométrie céleste. Avec une force à couper le souffle, je voyais cet infini champ de fractales en constante métamorphose se projetait, littéralement, sur ma conscience. Nous ne parlons pas ici de simples chimères ophtalmiques, ni même d'hallucinations, mais bien d'architectures plus tangibles que la roche, tellement subtile qu'aucun solipsisme ne pourrait approcher ni même penser. Des figures qui dessinaient les armatures d'un espace en perpétuel reconfiguration. Non comme de quelconques mouvements, mais comme une danse, un inégalable ballet angélique. A travers ces agencements il était possible d'entrevoir des atmosphères différents selon les lieux traversés. Pire, si je rouvrais les yeux et les refermais, les fractales ne se réinitialisaient pas, ou ne reprenaient pas au moment laissé, mais présentaient une continuité, une existence indépendante de mon observation, confirmant leur essence propre.
Ma volonté fut de rejoindre le plus proche sous-bois, situé à dix minutes de marche de mon domicile. Néanmoins, au détour d'une rue, les rayons du soleil m'harponnèrent. Dans le monde des visions, leurs représentations étaient celles d'épaisses lignes blanches aux bords arrondis. En sa direction, ces lignes dressaient l'ossature d'une structure, d'une vie, d'une entité insurpassable. Par elle, son évidente nature se révéla, celle d'une reproduction vivante des illustrations Mayas ou Aztèques. Les représentations de ces civilisations n'étaient qu'un témoignage, qu'une copie de la géométrie divine qui leur était révélée. A mon tour, je voyais ce qu'ils avaient vu, j'étais le spectateur privilégié de cet unique assemblage au ton jaune et l'abyssal égrégore qu'il portait. Le soleil se proposa donc comme mon gardien, mon guide durant cette excursion.

La piste cyclable était suffisamment déserte et droite pour la fouler les yeux fermés, absorbé par la beauté de visions qui ne cessaient de s'amplifier. A peine l'entrée de mon havre forestier franchi, une sensation m'envahit, quelque chose qui s'etayait en fond et qui se manifesta progressivement. Une sorte de connexion à la nature s’opéra, me laissant témoin d'un spectacle inoubliable. Les visions épousaient parfaitement la végétation. Les figures se destructuraient pour se transmuter en d'élégantes et étincelantes petites lumières qui embrassaient et se collaient finement aux hautes branches des arbres du sentier, pour en devenir une voûte sublime, la charpente d'une extraordinaire et époustouflante cathédrale vivante. Durant la contemplation de ce jeu d'obscurité et de lumière, je sentis un upK prendre place et le haut s'ouvrir brutalement. En temps normal, j'aurais laché prise et laissé le souffle divin m'emporter, mais je me rappelais que j'étais seul, qu'il y moins d'une heure j'étais en bad total, et que je n'avais aucune idée à quel point K pouvait être tordu par l'esprit de Psilocybe. Là, je décidais de le court-circuiter.

Au coeur de ce bois protecteur, j'oscillais entre visions et monde réel. Ce qui etait fascinant, une fois de plus, c’était mon état de lucidité, totalement intact. La réalité perçue par mes yeux ne changeait pas, mais une fois les yeux fermés les visions me jetaient dans des scenes splendides. Alors que mon regard se portait sur une rangée d'arbres, je voyais la couleur des feuillages devenir plus vif, beaucoup plus vivante, comme si on aurait monté la saturation au max. Puis, les ombres de la rangée d'en face se décoller des arbres et former une sorte de grande grille. Je m'amusais à bouger, pour constater voir cette grille sombre bouger différemment des arbres dans la perspective. Tout simplement hallucinant et flippant.
La réalité revint à la normale rapidement. Comme un appel, je décidais de quitter le sous-bois pour en rejoindre un autre à 15 minutes de marche, où se trouve un arbre gardien qui m'est important symboliquement. Je reprenais donc la piste cyclable sous un soleil toujours aussi présent, comme un discret éclaireur éternel. Les températures extérieures étaient négatives, pourtant mon blouson était grand ouvert, étrangement je ne ressentais pas le froid. Je repensais au bois que je venais de quitter, et son lien que je fais avec Loic. Je l'avais découvert au moment du Web, des podclashs et le debut d'internet alors que je me mettais, initialement par mimétisme pour son projet de marathon, à la course à pied en traversant cette petite jungle rurale. Et voir cette connexion se renforcer dans le temps au fur et à mesure de son évolution et les saisons que je voyais modeler ces étendues sylvestres à chaque séances running. Mais d'un coup, une marée intérieure m'arracha de mes pensées. J'étais assailli de montées insensés de félicité, enserré par des états de bien-être d'une puissance indéfinissable, dépassant infiniment tout orgasme humain vécu. Une béatitude complète, colossale, dénuée de tout objet, reposant que sur elle et rien d'autre, comme un précieux cadeau divin cédé.
Un constant sourire jusqu'aux oreilles était l'empreinte extérieur de ce nirvana endogène. D’incontrôlables éclats de rires spontanés furent les effets de bord d'une telle situation, non comme expression crantée à une quelconque réaction émotionnelle, mais comme une extension logique d'un moment sublimé, une thérapie profonde. Au loin, un cycliste arrivait. L'effort fut herculéen, à bloquer tout rire, à dissimuler l'extase qui m'envahissait. Une fois le vélo passé, le fou rire et la joie s’exprimèrent sans retenu.
La nuit devait arriver vers 17h30. Il était quinze heures, je venais d'arriver à l'entrée de mon second sanctuaire, et je me rendais compte qu'il était inimaginable de rentrer chez moi, me renfermer entre quatre murs coupé de la fantaisie qui m'entourait et son chef d'orchestre, le magistrale soleil. Et c'est avec lui que je décidais de m'abandonner au profondeur de ses HyperMondes. Les structures de fractales dans mes visions, instantanément, s’affinèrent à l’extrême, aussi finement et délicatement qu'une resplendissante toile d'araignée. Cet espace se reconfigura entièrement en un vertigineux tunnel, qui devant moi se dressait. A la métamorphose spatiale s'ajouta celle de l'émanation, d'une succession de mues colorées plus splendides les uns que les autres, d'une somptueuse alternance de fondus de coloris, de teinte, de vie.
Devant toute la majesté de l'arbre gardien je restais un moment, avant de voir sa nature par le prisme des visions. Il était constitué de spirales de couleurs bonbons espacées d'autres spirales plus sombres, comme des mini trous noirs. Plongeant dans l'un de ces vortex acidulés, le centre s'ouvrit comme un diaphragme d'appareil photo pour révéler une scène singulière. Un lieu surréaliste et doux jonché de petites maison sphériques aux toits coniques et arrondis ainsi que quelques bâtiments carrés comme il peut en avoir au Mexique. Sonné par la stupeur et ne sachant où cette exploration aurait pu me mener, étant isolé en plein cœur d'un petit bois perdu au milieu de nulle part, je rouvris les yeux.

Sur le chemin retour, les torrents de visions, peu à peu, s’évaporèrent pour céder la place à un ruissellement massif d'endorphine, inondant jusqu'au plus fins de mes influx nerveux d'une quiétude inégalable, alors que le soleil amorçait sa descente et que le froid commençait à me saisir.
Arrivé à peine à cinquante mètres de ma porte d'entrée, je vois une voiture se stationner devant. Mon voisin le fait souvent pour ouvrir son portail. Trois ombres en sortir. Non pas des hallucinations, mais bien de sombres démons en chair et en os. Des êtres dont, durant plus de vingt ans, j'avais tout fait pour échapper, à leur radar, à leurs recherches, à leurs piteuses et perverses stratégies de me saisir. Eux qui, à mon adolescence, durant des mois, pris entre leurs griffes acérés, m'avaient quotidiennement humiliés, brisés intérieurement, ces minotaures qui volontairement devinrent le bidon d'essence sur les braises d'un ego broyé, d'une auto-destruction encouragée, d'une mort frôlée, étaient de nouveau devant moi, brutalement au centre de ma réalité.
En temps normal, cette confrontation m'aurait profondément affecté. Or, à ce moment, leur présence n'impactait pas ma bulle de paix intérieure, comme l'écho d'un message laissé lors de mon dernier macro-dosing. L'océan d'endorphine dans lequel je baignais m’empêcher de leur renvoyer leur médiocrité, leur rappeler ce qu'ils avaient fait, leur jeter au visage ce qu'ils tentèrent d'effacer, de les laisser face à leur sombre reflet dans un miroir, les renvoyer dans leur pourriture. Je savais cette situation critique, je ressentais son importance, mais aucune colère, aucune violence ne pouvait naître en moi, seul l'indifférence et de lourds silences traduisirent mon dégoût. Une opposition qui suffisait à les voir partir rapidement.
Que dire de cette vertigineuse synchronicité ? Quelle était la probabilité pour que lors de leur passage pde quelques jours dans ma ville, nos chemins se croisent sur la route de leur départ et mon retour chez moi à la suite d'un mémorable voyage psychédélique ? Que signifie de voir ces minotaures resurgir après plus de vingt ans à ce moment précis ? Ce n’était pas un simple hasard, mais, peut-être, une invitation à un travail intérieur.
Enfin, précisons que je ressentais l'Esprit des Psilocybes continuait d'opérer durant quelques jours, dans mon quotidien, et dans mes rêves. Et durant quinze jours, je n'ai pris aucun médicament pour mes névralgies, pas même un aspirine, je dis bien aucun médicament en quinze jours. Même si, je suis convaincu que ces lieux magiques, qui me marquèrent à jamais, n'étaient au final que l'antichambre de terres infinis encore plus fortes et complexes.