Les Connexions au Vivant

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Lors d’un précédent article votre humble serviteur porté à votre connaissance un futur danger qui, inévitablement, percutera notre société : l’antibiorésistance. Ce fléau gangrenant et rongeant progressivement, une à une, nos armes thérapeutiques, nous confrontera ainsi, en un avenir relativement proche, à l’emportement nûment d’un pan complet de notre espèce, Sapiens, par de courantes infections bactériennes.

A l’émergence de cet enjeux, une lutte s’est engagée, et de nouveaux stratèges ont vu le jour. L’outil dans lequel la recherche bactériologique s’est investit fut les bactériophages, des organismes capable de phagocyter (ingérer et dissoudre) ces bactéries résistances.

Nous concluions précédemment à l’hypothèse d’une possible phagoresistance de ces entités. Le phénomène ne serait pas nouveau.

La phagoresistance

De façon générale, cette résistance peut s’exprimer par différentes voies. Une première possibilité est d’empêcher les PNN ou les phagocytes de se diriger vers ces bactéries. Une autre est de tout opérer pour que les macrophages ne se collent pas à elles, en jouant de leurs configurations propres (capsules, pili, etc.). Ensuite, même si la fixation est effectuée, il reste possible à certaines bactéries d’échapper purement et simplement à l’ingestion, c’est le cas par exemple de N. gonorroeae. Enfin, un ultime champs d’actions pour ces bacilles ou coccis est de, une fois ingérés, résister à la phagocytose et croître au sein du phage.

Le cas du Pyo

Quiconque fut, quotidiennement, formé à l’identification bactérienne s’est déjà vu, au moins une fois, braver les interdits afin de sentir le parfum si particulièrement floral des colonies du Pyo (P. aeruginosa) sur GN. C’est précisément autour de ce bacille et ses particularités qu’une étude fut publiée dans la revue PLO Pathogens. Ses auteurs démontrèrent la capacité singulière du Pyo à, une fois phagocyté par un macrophage, lyser ce dernier. Ils exposèrent un des mécanismes principaux de cette cytotoxicité : l’interférence en l’expression du système de sécrétion de type 3 (T3SS) et son effecteur ExoS.

Homéostasie et environnement

De toutes ces esquives il faut en entrevoir leur raison: une nécessité à s’adapter. Tout élément vivant est mû, intrinsèquement, d’une profonde résilience, lui permettant de se soustraire aux contraintes extérieures qui le menacerait.

Dans un précédent article nous avions mis en avant que, contrairement à certains préjugés dualistes, les bactéries ont un rôle essentiel à notre organisme. Par exemple, le microbiote intestinal. Lieu grouillant de bactéries s’affairant à l’assimilation des nutriments (vitamines, AA, acide gras, etc.) essentiels au bon fonctionnement de notre corps. L’équilibre si précieux de cette populace s’opère par des voies et des processus si subtiles, si délicats, qu’il pourrait mettre factuellement en PLS le meilleur horloger Suisse. Un appui et une complicité mutuels, pourtant si contre-intuitive, de ces protistes anaérobies et aérobies, et leur encadrement par le système immunitaire, lui-même poussé par ce même écosystème microbien si nécessaire. Or, cette harmonie si malléable et résiliente reste fragile. Il a été démontré qu’en cas d’infection à T.gondii la production de Lc T CD4+ spécifiques, capable d’engendrer des IFN-y, avec des propriétés identiques aux Lc Th1 (sous-population des T), faisait naître une réponse immunitaire incapable de différencier les antigènes commensaux ou pathogènes, avec tous les dégâts que cela comporte.

Afin de mieux appréhender les différents processus de la phagoresistance une équipe du CNRS a démontré que l’environnement semble être un facteur clef. Étudiant les réactions d’E.coli face aux bactériophages in vivo (intestin) et in vitro (culture), ils ont pu révéler que certaines modulations de l’expression génétique des bactéries, permettant de feinter leurs régulateurs, étaient beaucoup moins marquées en culture qu’en milieu naturel. Laissant entrevoir, une fois de plus, la colossale capacité d’adaptation du monde bactérien.

Don’t look up

Aveuglée par son inconscience notre société, dites “hyper-évoluée”, n’a eu de cesse que d’éterniser, à l’infini, une fuite en avant sans but ni fin qui, plus que jamais, nous précipite à l’abîme. Dans ce colossal maelstrom, nous l’avons vu, l’antibioresistance tient et continuera de tenir sa place. Une adaptation bactérienne qui a échappé aux antibiotiques, aux phages et, sûrement, aux futures autres inhibiteurs que nous déploierons afin de contrer la lignée de conséquences que, successivement, notre civilisation a, elle-même, brillamment enfanté.

De ce collier d’anomies il faut en entrevoir sa raison profonde, la dénégation. Celle-là même qui nous pousse à fuir en des solutions d’encadrements bactériens toujours plus asphyxiantes, plutôt que de remettre en cause les racines de cette antibioresistance, notre exposition quotidienne aux antibiotiques (élevages intensifs, pesticide phytopharmaceutiques, adjuvants alimentaires, etc.), qui nécessiterait de totalement remodeler notre socle sociétaire. Afin d’éviter cette remise en question nous avons fait le choix de nous lover en une incurie court-termiste, mû par le profit et le maintient de cette aporie, qui sera inévitablement notre achévement. Ce déni inconscient est au cœur de notre société, fiché à tous les piliers porteurs de notre système, l’énergie, l’économie, l’environnement, la santé, etc. Don’t Look Up n’était pas une fiction, il est, en réalité, un de nos mythes fondateurs. Car, au fond de nous, nous le savons, tous ces démons, que nous avons rejeté à l’obscurité plutôt que les éclairer, seront les gardiens de nos limbes.